Le voile blanc
Lors de mon dernier voyage à Savannah, il y a sept ans, j'ai rencontré une funambule du nom d'Hannah. Jusqu'à aujourd'hui je ne m'étais pas rendu compte à quel point cette rencontre a influencé ma vie et c'est, je crois, cette prise de conscience et de recul qui fait qu'en ce moment, ma main court sur la feuille blanche posée devant moi.
Je l'ai vue la première fois, un début d'après-midi, dans un parc. Elle était assise sur un banc, en face d'un kiosque à musique, balançant ses pieds d'avant en arrière et lisant un livre français. Ce jour-là, un chapiteau se dressait au centre du parc. Quelques clowns et autres extravagants paradaient dans la ville, et une voiture surmontée d'un haut-parleur circulait dans les rues pour annoncer les prochains spectacles. C'est principalement ce qui m'avait conduite au parc : le cirque ! Je regardais le chapiteau se monter, grâce à ses hommes que je qualifiais de « magiques », capables de transformer un espace vide en un lieu spectaculaire... ! Des marchands ambulants m'entraînèrent dans un cortège de musiciens qui allaient s'installer dans le kiosque. À ce moment, j'aperçus Hannah. Elle avait lâché son livre et fixait les musiciens d'un air joyeux. Ce même air qu'elle a encore quand je la regarde dans les yeux : et quel que soit le sentiment qu'elle exprime, je revois ces musiciens, et la foule toute autour d'eux, qui danse harmonieusement. Il se mit soudain à pleuvoir. La foule s'éparpilla pour se mettre à l'abri ; seule Hannah restait. Elle mit son livre sous sa veste et avança lentement sous la pluie. Elle souriait encore, et se mit à fredonner un air de jazz. Les musiciens déçus s'en allèrent et je pris leur place sous le kiosque. Hannah chantait, je lui donnais la mesure. Le duo prenait forme. Elle entama alors une étrange chorégraphie, faite de mouvements amples, lents et gracieux, une chorégraphie d'équilibriste. Je ne me rappelle plus qui a pris la parole en premier, mais qu'importe, le tout c'est qu'on se soit parlé. Je me souviens de son air détaché qui m'avait donné rendez-vous au cirque le soir même, ce rendez-vous, je m'en souviendrais toujours... Ce fût le début de tout, de notre amitié, de notre carrière, de notre célébrité aussi. Ce soir-là, le chapiteau fut plein. Il ne restait pas une seule place ! J'étais coincée entre deux marmots qui s'échangeaient barba papa et pop-corn. Je me régalais autant qu'eux à la vue du spectacle : les clowns, les acrobates, les voltigeurs, les dompteurs et... La funambule ! J'étais totalement fascinée par ce c½ur solitaire suspendu à un fil. Je ne le savais pas encore, mais cette fascination allait devenir ma vie. Un esprit d'émerveillement s'est emparé de mon corps ce soir-là, et il subsiste toujours... ! À la fin du spectacle, je suis restée assise, sans bouger, jusqu'à ce que le chapiteau se vide. Je ne sais pas pourquoi, je suppose
que j'espérais inconsciemment revoir cette femme marcher dans le vide. Un groupe d'artistes étaient entrés pour démonter leur matériel, elle aussi ! Elle me reconnue et s'avança vers moi en me demandant si j'avais aimé le « show » comme elle disait ! Si ça m'avait plu ? Mais quelle question, j'avais adorée, j'avais été déroutée ! On sortit boire un verre dans un café non loin du parc. Elle m'expliqua le fonctionnement du cirque, me parla de tous les artistes, d'elle aussi... Elle parlait vite en faisant de grands gestes avec ses mains et s'arrêtait en me regardant droit dans les yeux, comme pour deviner mes pensées. Je l'écoutais attentivement, captivée par son univers. Vers deux heures du matin, je rentrais chez moi, avec une idée saugrenue en tête, une idée qui ne m'avait pas quittée de la soirée. On devait se retrouver le lendemain à onze heures, je lui exposerais mon projet. J'arrive encore à ressentir le sentiment qui m'habitait avant de lui parler. J'avais peur, mais d'une peur sereine, ou quelque chose du même genre ! J'étais persuadée que ça lui plairait, et j'ai eu raison. Une demi-heure après lui avoir parlé, on se retrouvait avec le directeur du cirque, lui aussi enjoué par la nouvelle, mais tout de même un peu sceptique. Il voulait un essai le soir même ! Hannah se mit directement au travail, pendant que j'allais chercher mon violoncelle ! Ce fut un spectacle fantastique, un numéro d'équilibriste sur fond de violoncelle...
J'avais réussi à intégrer la troupe, et partais en tournée la semaine suivante, le temps de régler mes affaires courantes. Notre « show » était connu dans tout l'univers du cirque. On avait construit une « sorte » de kiosque à musique au centre de la piste, où je me plaçais pour jouer, et Hannah dansait sur son fil au-dessus de moi. Notre duo devint célèbre, et l'on nous demandait de jouer dans des théâtres et autres salles de spectacles. Tout était si rapide, tout s'enchaînait si vite... Mais Hannah et moi étions protégées et coupées de ce monde par notre bulle d'art, fait d'osmose et d'amitié. Une amitié durable et sans faille. Une amitié qui dure depuis sept ans, et qui a commencé devant un kiosque à musique !
J'ai tout abandonné pour notre spectacle, pour notre amitié, pour notre art. Chaque jour je rencontre des gens qui me demandent comment j'ai fait pour donner la priorité à ce qu'ils nomment « futilités ». Je leur réponds simplement que c'est la vie qui a choisi pour moi, et que ses « futilités » m'apportent bien plus que n'importe quoi d'autre. Ensuite je leur demande ce qu'ils choisiraient entre un dîner de famille et une soirée au cirque... Vous devinez la suite !